Marc vient d'être nommé directeur de pôle. Le mail est parti vendredi. Les félicitations sont tombées. Et lundi matin, premier CODIR en tant que membre permanent, il a une seule phrase dans la tête : "Ils vont s'en rendre compte."
Se rendre compte de quoi ? Même lui ne saurait pas le dire.
Ce que ton coach te comptoir appelle le "syndrome de l'imposteur". On le balance partout. LinkedIn, coachings, conférences RH. "Tu souffres du syndrome de l'imposteur." Comme si c'était un diagnostic médical.
Sauf que le mot "syndrome", c'est un détournement. Le terme d'origine, celui que Pauline Rose Clance et Suzanne Imes ont posé en 1978, c'est "phénomène de l'imposteur". Un comportement observé chez des femmes à haut niveau de réussite qui restaient convaincues de ne pas mériter leur place. Clance et Imes n'ont jamais dit que c'était une maladie. C'est la littérature managériale qui a fait le glissement. Parce que "syndrome" ça sonne médical, ça donne un truc à soigner, et surtout ça ouvre un marché.
Et une fois que tu as un diagnostic, tu cherches un remède. "Crois en toi." "Fake it till you make it." "Liste tes réussites chaque soir." Des injonctions déguisées en thérapie.
Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe quand on arrête de vouloir guérir et qu'on regarde d'où ça vient.
Sous sa forme modérée, ce doute est un signal. Le signal que tu prends ton rôle au sérieux. Que tu ne te crois pas arrivé. Que tu restes dans une posture où tu continues d'apprendre.
Jim Collins a passé des années à étudier les entreprises qui surperforment sur le long terme. Son livre "Good to Great" documente quelque chose de contre-intuitif. Les dirigeants de ces entreprises exceptionnelles ne sont pas les leaders flamboyants qu'on voit sur les couvertures de magazine. Collins les appelle les "Level 5 Leaders". Leur trait commun : une détermination professionnelle féroce combinée à une humilité personnelle profonde. Darwin Smith, le PDG qui a transformé Kimberly-Clark, était un type discret, qui doutait régulièrement de lui-même. Il a produit des résultats exceptionnels pendant vingt ans. Les deux ensemble. Le doute et la performance.
Golda Meir disait : "Ne soyez pas si humble, vous n'êtes pas si important." C'est drôle et ça appuie où ça fait mal. Le phénomène de l'imposteur, ça ressemble à de l'humilité. Mais c'est une humilité qui tourne à vide. La vraie humilité, c'est d'être au clair avec ce que tu sais et ce que tu ne sais pas. Ce que tu es capable de faire et ce que tu ne peux pas faire. L'une te met en mouvement. L'autre te paralyse.
Et c'est là que la frontière compte. Quand le doute reste modéré, il te garde en alerte. Tu prépares mieux. Tu écoutes plus. Tu poses des questions que la personne trop sûre d'elle ne poserait jamais. Quand il devient chronique, il te casse. Aversion au risque. Micro-management. Paralysie.
Marc, les semaines après sa nomination, il surcompensait. Il arrivait plus tôt, relisait ses mails trois fois, vérifiait le travail de son équipe alors qu'il leur avait demandé d'être autonomes. Simplement parce qu'il avait peur. Si quelqu'un faisait une erreur dans son pôle, c'était la preuve qu'il n'aurait jamais dû être nommé.
Pourtant, le manager qui ose dire "je ne sais pas, on va chercher ensemble" ne perd pas son autorité. Il génère de la confiance. La confiance de celui qui est fiable parce qu'il ne ment pas.
Quatre mois après sa nomination, Marc est en one-to-one avec une de ses directrices. Problème client complexe. Et au lieu de chercher la réponse immédiate pour prouver qu'il maîtrise, il dit : "Là, honnêtement, j'ai pas la réponse. On va réfléchir ensemble."
Sa directrice sourit. "Je préfère que tu me dises ça que de nous emmener dans la mauvaise direction."
Le doute n'a pas disparu. Il est toujours là. Marc l'entend encore dans les CODIR. Ce petit murmure. Sauf que maintenant, il entend autre chose aussi. Que ce murmure, c'est le signal que quelque chose en lui refuse de devenir le type qui a réponse à tout. Le type qui ne doute plus de rien et qui, du coup, n'apprend plus de personne.
...
Si tu vis ça... te dire "arrête de douter" ça reviendrait exactement au même problème, juste retourné.
Mais je te propose de changer de question. Au lieu de "est-ce que je mérite ma place ?", essaie "qu'est-ce que ce doute dit de la façon dont je prends mon rôle ?"
Peut-être qu'il dit que tu ne le prends pas à la légère.
J'en parle plus en détail dans l'épisode 6 de La Juste Performance (lien en commentaire).